Trek en Norvège

La carte ci-dessous montre les hameaux de départ et d’arrivée, et les cabanes intermédiaires. Les noms reprennent les cours d’eau ou les pics environnants suffixés de « hytta » pour signifier une hutte: Innset, Gaskashytta, Vuomahytta, Dividalshytta, Dærtahytta, Rostahytta, Gappohytta, Gåldahytta et Kilpisjärvi.

La très célèbre église de Tromsø: célèbre pour ses éclairages nocturnes imageant les aurores boréales. Tromsø n’a sinon rien de particulier: c’est un point de ravitaillement agréable sans plus.

Le bus depuis Tromsø ne permet pas d’atteindre Innset, le point de départ du trek … trente kilomètres à parcourir moitié à pied moitié en stop! Il est encore tôt – vingt trois heures: je marche dix kilomètres avant de planter ma tente aux abords du lac, et la joie de découvrir en pleine lumière à trois heures du matin que les moustiques de dorment pas la nuit – il n’y a pas de nuit. Il est trois heures du matin et j’écris ce poème avant de m’endormir …

Cela rend bien le jour la nuit
Surtout le jour parce que la nuit
Le soleil insomniaque
Me rend un peu patraque.

Le trek démarre vraiment, les paysages évoluent au gré de la géologie et des années d’usure.

Des abords du lac, pris dans la tourbe et les forêts de bouleaux, le chemin monte jusque dans l’encaissement d’une grosse rivière …

… et s’éloigne dans la pierraille des hauteurs, infini désert de gris et d’ombre où ruissellent quelques filets d’eau, et des premières névés.

Ce premier trajet est quelques peu morne mais je n’étais pas en état: j’avais en tête d’autres questions sur l’existence et ces reliefs désagrégés, difficiles à pénétrer, ne m’aidaient guère à dépasser mon enfermement. Je mis deux jours à m’ouvrir à cette beauté épurée, dont les dimensions n’ont pas d’équivalent francais.

Ce chemin de grès a d’autant plus de force qu’il est à cette heure un puit de lumière, le soleil s’étant découvert. Les sapins sont de toute taille, du géant au bonzaï et la pierre est aussi dure qu’elle me semble douce au toucher. Au final, je dépasserai le col pour dormir dans la tourmente des vents de la nuit, protégé par le flanc d’une cabane.

De jour en jour, la plupart des paysages se ressemblent. Malgré les alternances, les mêmes se retrouvent entre les plaines que ce soit des plaines verdoyantes ou grises de pierres, entre les montagnes aux chemins escarpés parfois dissimulés sous les nevés, entre les bois de bouleaux et les lacs cerclés de tourbe, royaume des mouettes et autres poissons d’eau douce.

Mais toujours des surprises attendent l’insouciant voyageur! Ainsi le squelette de ce mammifère déchu, mouton ou autre proie facile, victime des griffes du froid ou de l’ours … le genre de trouvaille qui ne rassure guère.

Un des gués les plus larges … un quart d’heure à pratiquer le saute-pierre dans ce labyrinthe aquatique, sans s’endormir sous peine de terminer comme le mouton!

Petite pause saucisson pour se remettre de ses émotions.

Un autre gué, plus classique mais néanmoins plus dangereux: cette fois-ci j’enlève mes chaussures de randonnée pour mettre les sandales, en slip, et traverser cette rivière au courant si fort que la moindre faiblesse m’aurait entrainé des dizaines de mètres plus loin dans un triste état.

J’interromps ma course un instant, le temps de laisser un moustique et son ombre élancée se faire prendre en photo (sur ma joue de baroudeur).

En fin de journée, éreinté, je passe derrière les cabanes de l’étape que l’on voit au loin. Les moustiques infectent les environs des cabanes et du lac voisin. Malgré la fatigue, je préfère les dépasser d’un kilomètre pour atteindre les hauteurs balayées par le vent. Les moustiques infectent les environs des cabanes et du lac voisin mais un pêcheur sans peur y passe pourtant la semaine: je me suis juré de refaire ce genre de trek avec une canne à pêche et me nourrir en tout autonomie … un rêve de trekkeur!.

Une de mes plus belles nuits, près d’une petite rivière, dans l’encaissement d’un col, et le soleil très beau, si haut – quand les nuages le lui permettent.

Et la magie survînt par accident. Après avoir grimpé deux cents mètres de dénivelé, les reliefs ne deviennent que pierre et neige sans terre meuble où je puisse planter ma tente. Et puis, détournant le regard, j’entrevois un glacier à un ou deux kilomètres de distance. Il est tard mais … l’intuition … je descends par delà les pierres et débouche sur une terrasse surplombant un paysage de carte postale: lac craquelé et montagnes baignées de neige. Malgré le froid, je me sens pris de romance à vouloir partager cela à deux. Ainsi je m’endors en paix.

Le réveil du matin fut merveilleux. Le vent soufflait durant la nuit et j’eus peur qu’il arrache la tente (la terre était trop meuble à mon goût). Je faisais confiance au cercle de pierres que je construisis la veille pour diminuer d’une part l’impact glacial du vent sur la tente (diminuant de cinq à dix degrés la température ambiante) et d’autre part l’empêcher de soulever la tente en se glissant par dessous … et ne pas me retrouver ligoté à l’intérieur, coincé entre deux rochers.

Remplissage de la gourde avant d’entamer la marche: à cette altitude, l’eau est des meilleures et n’est pas sujette aux excréments animaliers. Je n’ai pas utilisé les pastilles de purification d’eau de tout le voyage.

La matinée fut une longue et lente descente depuis ces neiges légères jusqu’aux landes norvégiennes en passant par de larges vallées de pierre. Curiosité: un versant de cette vallée était ponctué d’immenses blocs rocheux, comme un jeté de dés divin. Ou serait-ce des bretons producteurs de menhirs ayant exporté leurs déchets dans cette région, comme nous le faisons avec nos déchets nucléaires?

De nouveau la frontière entre la Norvège et la Suède: je repasse du bon coté.

Ce que j’appelle « les landes norvégiennes »: idéal pour la marche et la respiration apaisée plusieurs heures durant, dans l’attitude d’une zénitude accomplie.

Perdue en travers de cette lande, une rivière cherche la mer, quitte à se fondre de neige pour pouvoir la rejoindre. Le bruit du ruissellement et le vent léger furent souvent mes seuls compagnons.

En milieu de journée, j’atteins une nouvelle étape. Les trois petits cochons habitent ces maisons mais se cachent à l’arrivée du grand méchant loup.

Et Viviane habite ce lac de frissons.

Dans les plaines de l’Ásgard, des géants invisibles se penchent sur les cieux.

Un arbre sur ce plateau tel un diamant se met en scène.

Pierres qui roulent n’amassent pas mousse. Celles-ci flottent sur l’eau douce et n’en n’amasse guère plous.

Le plateau d’odin ressemble à une plaine sans fin.

Une arabesque en bois, un pont de surcroit.

S’imaginer vivre l’éternité devant ces étendues …

Autour des lacs d’une telle taille, les moustiques ne font pas la différence entre les abords dégagés et les forêts de bouleaux: ils sont une bonne centaine à grouiller incessamment autour de mes orifices … il m’est arrivé de courir, les laissant à quelques mètres derrière, me laissant enfin respirer et ouvrir les yeux.

Voici la route transfrontalière entre la Norvège et la Finlande. Encore quinze kilomètres de bitume pour rejoindre le prochain ravitaillement et … prendre le bus pour un retour mérité à Tromsø.

Après avoir fait le Troms Border Trail, il me reste quelques jours à passer en Norvège. Il se pose la question du « quoi faire » avec cette envie de me rapprocher des fjords, et de retourner à la mer. En parcourant le Lonely Planet, j’hésite entre les îles Olofen et l’île de Senja. Les premières sont les plus réputées, certainement les plus belles et par conséquent les plus fréquentées par les touristes. La deuxième est pour ainsi dire la villégiature des norvégiens. L’île de Senja est aussi la plus proche, à quelques encablures du ferry au départ de Tromsø. Selon le Lonely Planet, il est important de flâner dans l’Office du Tourisme de Finnsnes avant d’emprunter le pont de l’île, pour de plus amples informations.

Après avoir fait les courses et mangé un pique-nique improvisé sur les marches d’une des églises de Tromsø sous l’œil impavide des mouettes, je prends le ferry – un gros catamaran filant droit au vent à coup de deux propulseurs – et je parviens ainsi à Finnsnes, aux portes de Senja. La responsable de l’Office du Tourisme est effectivement très compétente et s’adapte aisément à mon anglais difficile que je situerais entre le bafouillement de la langue d’oïl et les pointes acerbes du titi parisien. Elle me montre au mur une vaste carte obsolète de dix ans. Certains sentiers sont indiqués mais elle ne peut certifier si le balisage existe encore, voire si le sentier existe réellement. Elle désigne ainsi le plus long trek de l’île: une traversée du parc national d’Anderdalen au sud jusqu’aux fjords du nord. Etant donné les quatre jours de battement qu’il me reste, cela semble parfait et je lui dis « yes I do » comme Barack Obama dirait « Yes we can ». L’office du tourisme ne disposant d’aucune carte, je numérise des morceaux de la vieille carte. L’appareil photographique devient un des éléments le plus précieux du voyage.