La présentation du trek
Le trek en bordure de la région de Troms (le Troms Border Trail ou TBT) est un trek norvégien de huit jours longeant la frontière suédoise et se terminant derrrière la frontière finlandaise. La principale ville aéroportée est Tromsø et se situe à quelques cents kilomètres du trek. Chacune des étapes correspond à un complexe de deux cabanes non gardées avec toilettes extérieures. Tout au long du trek, il n’y a ni camping ni route à moins d’une journée de marche. Les distances entre les cabanes des étapes est de quatorze à vingt deux kilomètres mais j’ai pris la liberté de dormir souvent à mi-chemin des étapes et de bousculer ce découpage en faisant des trajets plus longs pour un trek de cent quatre vingt kilomètres en sept jours depuis Innset jusqu’à Kilpisjärvi.
Les refuges non gardés sont fermés à clé et seule la DNT (l’office des randonneurs norvégiens) en dispose, sous réserve de payer un abonnement annuel, une caution pour l’emprunt des clés et la location de chaque nuit passée en cabane. L’intérieur est réputé être à la hauteur mais je n’ai pas vérifié.
Le Troms Border Trail m’intéressait car peu de personne le décrivait sur Internet. En effet, je n’ai rencontré en sept jours que trois personnes et trois couples, la plupart étant des pêcheurs ayant posé leurs bagages dans les cabanes.
Les paysages sont superbes mais sans être aussi dantesques que les terres islandaises. Les balades sont faites de garrigues gonflées d’eau, et des cols proposent des passages en névés, mais l’ensemble n’est pas de la poésie des transhumances pyréennes. Le temps est agréable: gris parsemé de bleu avec souvent des bruines très légères et des températures douces. Un trek idéal pour la solitude sans heurt.
Cependant il y a la tourbe et les moustiques. La tourbe n’est pas un problème: elle est plus un jeu qu’un ennui. Par contre, les moustiques sont de vrais terroristes aux abords des lacs: je conseille de se protéger intégralement avec gants et burka.
Après le Troms Border Trail et une pause ravitaillement à Tromsø, j’ai traversé en quatre jours l’île de Senja après avoir pris le ferry. J’ai parcouru l’île en une grande boucle soit en suivant le hors sentier des rivières soit en suivant les quelques balises de pierre sur les plus hautes altitudes. Une épreuve assez difficile … donc beaucoup de plaisir!

Les étapes du Troms Border Trail
La carte ci-dessous montre les hameaux de départ et d’arrivée, et les cabanes intermédiaires. Les noms reprennent les cours d’eau ou les pics environnants suffixés de « hytta » pour signifier une hutte: Innset, Gaskashytta, Vuomahytta, Dividalshytta, Dærtahytta, Rostahytta, Gappohytta, Gåldahytta et Kilpisjärvi.

Le Troms Border Trail: la découverte des paysages


La très célèbre église de Tromsø: célèbre pour ses éclairages nocturnes imageant les aurores boréales. Tromsø n’a sinon rien de particulier: c’est un point de ravitaillement agréable sans plus.

Le bus depuis Tromsø ne permet pas d’atteindre Innset, le point de départ du trek … trente kilomètres à parcourir moitié à pied moitié en stop! Il est encore tôt – vingt trois heures: je marche dix kilomètres avant de planter ma tente aux abords du lac, et la joie de découvrir en pleine lumière à trois heures du matin que les moustiques de dorment pas la nuit – il n’y a pas de nuit. Il est trois heures du matin et j’écris ce poème avant de m’endormir …
Cela rend bien le jour la nuit
Surtout le jour parce que la nuit
Le soleil insomniaque
Me rend un peu patraque.


Le trek démarre vraiment, les paysages évoluent au gré de la géologie et des années d’usure.

Des abords du lac, pris dans la tourbe et les forêts de bouleaux, le chemin monte jusque dans l’encaissement d’une grosse rivière …

… et s’éloigne dans la pierraille des hauteurs, infini désert de gris et d’ombre où ruissellent quelques filets d’eau, et des premières névés.

Ce premier trajet est quelques peu morne mais je n’étais pas en état: j’avais en tête d’autres questions sur l’existence et ces reliefs désagrégés, difficiles à pénétrer, ne m’aidaient guère à dépasser mon enfermement. Je mis deux jours à m’ouvrir à cette beauté épurée, dont les dimensions n’ont pas d’équivalent francais.

Une des étapes officielles ponctuant régulièrement le trajet: ce sont trois cabanes en bois et une toilette extérieure. Chaque cabane, dont l’intérieur est de bonne facture, est fermée à clé: il est nécessaire de payer pour obtenir les clés à Tromsø. Avec ma tente je dors cette nuit au milieu des trois maisons mais par la suite je préférerai m’en écarter redoutant les odeurs des fosses septiques et la moiteur du lac pénétrée des excréments animaliers dont les hordes de moustiques raffolent.
Troms Border Trail: la rivière Anjavasselva


Le matin est merveilleux, la plaine s’ouvre sur des kilomètres d’oxygène. Dans cet espace traverse la rivière Anjavasselva, compagne de cette journée.

Lorsque j’atteignais la vallée d’Álftavatn lors du trek d’Islande, je réalisais subitement être à ma place, transporté par le paysage. Ce petit étang, ses ombres, le reflet des couleurs froides baignées de la douce lumière du soleil, la fraicheur ambiante … je commence à percevoir une présence que je ne percevais pas jusque là. La Norvège me parle … il ne me reste plus qu’à m’oublier et à l’écouter comme un nouveau né. Le voyage commence, je prends le rythme de la nature.


La tourbe et ses tourments! Le bâton m’est d’une grande aide pour jouer à l’échassier bien qu’il se détache parfois de la main lorsque la boue a trop de prise.

Il n’est pas rare de devoir traverser les torrents en empruntant des ponts en bois suspendus, rebondissant dans les airs sous l’effet du poids dans les cordages.

Un arbre déraciné par le marteau de Thor.

La rivière Anjavasselva s’est gonflée des affluents et, de chute d’eau en chute d’eau, creuse la roche dans un bruit assourdissant et rejoint le torrent Dividalen. C’est du sauvage pur et dur.

Obliquant vers l’est, je m’engouffre dans une forêt humide aux abords de la rivière. Un faisan d’eau détale dans le torrent, et devient une poule mouillée. Remontant la pente durant un bon kilomètre, j’arrive sur ce que j’appelle le chemin des rois.


Ce chemin de grès a d’autant plus de force qu’il est à cette heure un puit de lumière, le soleil s’étant découvert. Les sapins sont de toute taille, du géant au bonzaï et la pierre est aussi dure qu’elle me semble douce au toucher. Au final, je dépasserai le col pour dormir dans la tourmente des vents de la nuit, protégé par le flanc d’une cabane.
Troms Border Trail: la traversée des lacs


De jour en jour, la plupart des paysages se ressemblent. Malgré les alternances, les mêmes se retrouvent entre les plaines que ce soit des plaines verdoyantes ou grises de pierres, entre les montagnes aux chemins escarpés parfois dissimulés sous les nevés, entre les bois de bouleaux et les lacs cerclés de tourbe, royaume des mouettes et autres poissons d’eau douce.

Mais toujours des surprises attendent l’insouciant voyageur! Ainsi le squelette de ce mammifère déchu, mouton ou autre proie facile, victime des griffes du froid ou de l’ours … le genre de trouvaille qui ne rassure guère.

Un des gués les plus larges … un quart d’heure à pratiquer le saute-pierre dans ce labyrinthe aquatique, sans s’endormir sous peine de terminer comme le mouton!

Petite pause saucisson pour se remettre de ses émotions.

Un autre gué, plus classique mais néanmoins plus dangereux: cette fois-ci j’enlève mes chaussures de randonnée pour mettre les sandales, en slip, et traverser cette rivière au courant si fort que la moindre faiblesse m’aurait entrainé des dizaines de mètres plus loin dans un triste état.


J’interromps ma course un instant, le temps de laisser un moustique et son ombre élancée se faire prendre en photo (sur ma joue de baroudeur).

En fin de journée, éreinté, je passe derrière les cabanes de l’étape que l’on voit au loin. Les moustiques infectent les environs des cabanes et du lac voisin. Malgré la fatigue, je préfère les dépasser d’un kilomètre pour atteindre les hauteurs balayées par le vent. Les moustiques infectent les environs des cabanes et du lac voisin mais un pêcheur sans peur y passe pourtant la semaine: je me suis juré de refaire ce genre de trek avec une canne à pêche et me nourrir en tout autonomie … un rêve de trekkeur!.

Une de mes plus belles nuits, près d’une petite rivière, dans l’encaissement d’un col, et le soleil très beau, si haut – quand les nuages le lui permettent.


Donc une nuit sans moustique!
Troms Border Trail: les terres suédoise


Au début de cette journée, je passe la frontière norvégienne pour quelques dizaines de kilomètres en terre suédoise.

Entre les flancs des montagnes gisent des lacs dont la jointure aux névés créent des échancrures aux plus belles nuances de bleu, de blanc et de gris d’eau.


Le ciel norvégien en août: généralement gris, de nombreux nuages sur tout horizon avec quelques passages ensoleillés (ô dieux quelle beauté!). Les averses sont quasi inexistantes mais les bruines ne sont pas rares … d’une lignée vicking des plus nobles, je savoure pleinement ce temps entre deux eaux, à défaut de n’avoir de bateau.

A peine commencais-je à me changer pour traverser cette rivière qu’au loin se dessinent sur la crète une, puis plusieurs silhouettes, et descendent le versant pour s’abbreuver à la rive. Je me dissimule derrière mon sac, recouvert de mon coupe-vent pour simuler un rocher et attends, appareil photographique réglé sur le gros plan.

Ce sont cinq cents têtes d’élan qui emplissent le versant opposé. Je suis tout excité de pouvoir les cotoyer de si près. Les plus vieux et les plus jeunes restent en retrait tandis que ceux dans la force de l’âge s’abbreuvent à la périphérie de la communauté. Certains sont comme des moutons noirs ou des panthères blanches. La majorité sont dans les tons marrons. Je pris au mieux des photos puis, me levant, je les vis fuir ce rocher vivant que je simulais.

En redescendant du plateau, le dénivelé permet au courant de s’en donner à coeur joie entre les pierres massives, pour découper des escaliers dans l’encaissement de la rivière.

Les rivières se rejoignent au fond de la vallée en un puissant torrent qu’il ne s’agit surtout pas de franchir à pied!

Ce pont de bois a des cordages psychédéliques dignes des chansons d’ABBA. Je dois dire que les traces de civilisation norvégienne (les ponts, les cabanes, les balises) sont d’un certain esthétisme.

Ayant traversé le pont, j’arrive au milieu d’une nouvelle étape occupée par un pêcheur, son fils, et son chien noir. Le pêcheur et son fils (pas le chien) portent l’ensemble complètement hermétique aux moustiques jusqu’à la grille recouvrant la face comme une combinaison de viticulteur. Je note le point, très important, si je reviens en Norvège. Je presse le pas car les mosquitos se ruent sur mon ciboulot.

Parti pour un ou deux kilomètres, je me prends au ryhtme et marche, marche plusieurs heures pour monter aux plus hautes altitudes, en passant par une vaste plaine cerclée de cascades sur la gauche et de montagnes douloureusement affaissées sur la droite.


Et la magie survînt par accident. Après avoir grimpé deux cents mètres de dénivelé, les reliefs ne deviennent que pierre et neige sans terre meuble où je puisse planter ma tente. Et puis, détournant le regard, j’entrevois un glacier à un ou deux kilomètres de distance. Il est tard mais … l’intuition … je descends par delà les pierres et débouche sur une terrasse surplombant un paysage de carte postale: lac craquelé et montagnes baignées de neige. Malgré le froid, je me sens pris de romance à vouloir partager cela à deux. Ainsi je m’endors en paix.
Troms Border Trail: la journée poétique



Le réveil du matin fut merveilleux. Le vent soufflait durant la nuit et j’eus peur qu’il arrache la tente (la terre était trop meuble à mon goût). Je faisais confiance au cercle de pierres que je construisis la veille pour diminuer d’une part l’impact glacial du vent sur la tente (diminuant de cinq à dix degrés la température ambiante) et d’autre part l’empêcher de soulever la tente en se glissant par dessous … et ne pas me retrouver ligoté à l’intérieur, coincé entre deux rochers.

Remplissage de la gourde avant d’entamer la marche: à cette altitude, l’eau est des meilleures et n’est pas sujette aux excréments animaliers. Je n’ai pas utilisé les pastilles de purification d’eau de tout le voyage.

La matinée fut une longue et lente descente depuis ces neiges légères jusqu’aux landes norvégiennes en passant par de larges vallées de pierre. Curiosité: un versant de cette vallée était ponctué d’immenses blocs rocheux, comme un jeté de dés divin. Ou serait-ce des bretons producteurs de menhirs ayant exporté leurs déchets dans cette région, comme nous le faisons avec nos déchets nucléaires?


De nouveau la frontière entre la Norvège et la Suède: je repasse du bon coté.

Ce que j’appelle « les landes norvégiennes »: idéal pour la marche et la respiration apaisée plusieurs heures durant, dans l’attitude d’une zénitude accomplie.


Perdue en travers de cette lande, une rivière cherche la mer, quitte à se fondre de neige pour pouvoir la rejoindre. Le bruit du ruissellement et le vent léger furent souvent mes seuls compagnons.

En milieu de journée, j’atteins une nouvelle étape. Les trois petits cochons habitent ces maisons mais se cachent à l’arrivée du grand méchant loup.

Et Viviane habite ce lac de frissons.

Dans les plaines de l’Ásgard, des géants invisibles se penchent sur les cieux.

Un arbre sur ce plateau tel un diamant se met en scène.


Pierres qui roulent n’amassent pas mousse. Celles-ci flottent sur l’eau douce et n’en n’amasse guère plous.

Le plateau d’odin ressemble à une plaine sans fin.

Une arabesque en bois, un pont de surcroit.

S’imaginer vivre l’éternité devant ces étendues …


Autour des lacs d’une telle taille, les moustiques ne font pas la différence entre les abords dégagés et les forêts de bouleaux: ils sont une bonne centaine à grouiller incessamment autour de mes orifices … il m’est arrivé de courir, les laissant à quelques mètres derrière, me laissant enfin respirer et ouvrir les yeux.

Nuit de douceur pour ce dernier soleil de solitude. Demain, je rejoins la civilisation.
Troms Border Trail: les dernières rencontres insolites


Cet ami ne s’est pas refusé à la pose: je me tenais à quelques dix centimètres pour le prendre en gros plan. Son nid ne devait pas être très loin de mon corps étendu: comment expliquer sinon son imprudence?


Le paysage vascille devant tant de bleue beauté dans les reflets, de la roche et des nuages défaits.


Un objet insolite en plein désert norvégien … qui saura raconter son histoire?

Des plantes extra-terrestres surgissent d’une petite mare. Ce sont les dieux qui les tirent des cieux, comme un magicien fait surgir de son chapeau un lapin.


Cette pierre de transport permet de voyager depuis ces terres infinies vers le monde civilisé: il suffit de s’y asseoir en souriant pour revenir s’inscrire à la réalité. Ne sachant pas sourire convenablement, ma paire de bâtons est restée là-bas.

Je me retrouve illico dans une vallée de verdure ponctuée de nuées de boutons d’or

Voici la route transfrontalière entre la Norvège et la Finlande. Encore quinze kilomètres de bitume pour rejoindre le prochain ravitaillement et … prendre le bus pour un retour mérité à Tromsø.
Ile de Senja: l’arrivée
Après avoir fait le Troms Border Trail, il me reste quelques jours à passer en Norvège. Il se pose la question du « quoi faire » avec cette envie de me rapprocher des fjords, et de retourner à la mer. En parcourant le Lonely Planet, j’hésite entre les îles Olofen et l’île de Senja. Les premières sont les plus réputées, certainement les plus belles et par conséquent les plus fréquentées par les touristes. La deuxième est pour ainsi dire la villégiature des norvégiens. L’île de Senja est aussi la plus proche, à quelques encablures du ferry au départ de Tromsø. Selon le Lonely Planet, il est important de flâner dans l’Office du Tourisme de Finnsnes avant d’emprunter le pont de l’île, pour de plus amples informations.
Après avoir fait les courses et mangé un pique-nique improvisé sur les marches d’une des églises de Tromsø sous l’œil impavide des mouettes, je prends le ferry – un gros catamaran filant droit au vent à coup de deux propulseurs – et je parviens ainsi à Finnsnes, aux portes de Senja. La responsable de l’Office du Tourisme est effectivement très compétente et s’adapte aisément à mon anglais difficile que je situerais entre le bafouillement de la langue d’oïl et les pointes acerbes du titi parisien. Elle me montre au mur une vaste carte obsolète de dix ans. Certains sentiers sont indiqués mais elle ne peut certifier si le balisage existe encore, voire si le sentier existe réellement. Elle désigne ainsi le plus long trek de l’île: une traversée du parc national d’Anderdalen au sud jusqu’aux fjords du nord. Etant donné les quatre jours de battement qu’il me reste, cela semble parfait et je lui dis « yes I do » comme Barack Obama dirait « Yes we can ». L’office du tourisme ne disposant d’aucune carte, je numérise des morceaux de la vieille carte. L’appareil photographique devient un des éléments le plus précieux du voyage.
Le dernier bus en direction du sud de l’île vient de passer. Suivant les conseils de la responsable de l’Office du Tourisme, je traverse l’immense et magnifique pont dont les courbes d’une esthétique féminine me font encore rêver ces nuits dernières. La suite est moins drôle: les automobilistes de l’île de Senja ne sont guère friands des auto-stoppeurs. Je marche trente kilomètres jusqu’au lendemain seize heures de l’après-midi après avoir dormi à l’écart de la grand route, à la lisière d’un champ de tourbe.

Ile de Senja: les marécages
Le trek débute à quelques kilomètres du camping de Marknes. Le chemin démarre timidement depuis la route, en face d’une aire de pause constituée d’une table, d’un banc en bois et de deux bennes à ordures. Il est seize heures et depuis mon arrivée en Norvège, je sais que le soleil n’en finira plus d’éclairer, sans nuit, en ce début d’après-midi, donc autant débuter le trek.

Le ciel est nuageux avec très peu d’éclaircis ce qui est appréciable pour marcher d’un bon rythme tout en remontant le cours de la rivière Anderelva. Un pêcheur patiente au bout de sa canne tandis que son feu crépite sur le chemin. Plus loin un autre revient portant la rançon de sa gloire: une besace bien lourde à porter.


Au bout de deux trois kilomètres, je déchante: le chemin disparait de plus en plus fréquemment et sans balisage, il n’est pas rare de se tromper entre les mares, la tourbe et les simili-rivières jalonnant le parcours. J’en ai marre, je me sens en cage, je suis dans des marécages. Abandonnant tout espoir de conserver la trace d’un chemin honnête, je me contente de suivre le cours de l’eau en quasi hors-sentier, me battant quelques fois avec les branches et des pierres moussues glissantes. Un petit panneau indique l’entrée du parc national d’Anderdalen. Vers vingt heures, le ciel est sombre sur le lac Andervatnet. Le soleil, toujours haut au ciel, se cache derrière le voile céleste gonflé de gris terne. Il fait soudain frais comme cette bruine s’abime. Bruine légère, passagère, mais elle persiste et je me trompe lourdement: elle me trempe sévèrement. Déconcentré, je ne m’appuie pas assez sur la carte numérisée de peur de mouiller l’appareil photographique.

Un amas de pierres s’érige là où l’étang s’affaisse. Est-ce l’espoir d’un gué, ces pierres érigées, en guise de rivière à traverser? Rassuré par le symbolisme de ce vestige humain, j’engage les marécages et une végétation extraordinaire s’élève sur le sol froid et craquelé: de fines tiges constellées de plumes aux couleurs plastifiées et fluorescentes, comme des milliers de jouets d’enfant, sont dressées dans la boue noire et glissante. Dans cette fausse obscurité, des oiseaux crient, se moquent, se jouent du randonneur. Avec du recul, je les remercie de m’avoir diverti du silence sinon pesant. Je m’approche de ce que je croyais être le passage vers l’autre rive et non, ce n’est pas possible, ce n’est pas ici, ce n’est pas là. La pluie arrive définitivement. Je pousse plus loin sur les rives de l’étang. Mon amie la pluie a cet effet mécanique de décupler l’énergie en marche tout en m’aveuglant sur les bonnes décisions. M’étant complètement emmitouflé sous les couches de protège-sac, pantalon, coupe-vent et capuche en gortex, je m’engouffre dans les bois, ricochant selon l’envie sur les bords de l’étang. Le GPS est constamment sorti et la carte numérisée trop peu étudiée. Que me prenait-il? Encore aujourd’hui, je ne saurais l’expliquer. Sans panique aucune, j’avais envie d’aller jusqu’au bout d’une erreur, de me punir, sans raison, d’être l’insensé en pleine nature, dérapant sur les pierres, me prenant de plein fouet les branches au rythme des bruits d’éponge écrasée de mes fidèles chaussures. Dans ce combat aux branches déracinées, je trouve la volonté de continuer, et d’être sûr de me tromper. La pluie résonne au contact de la capuche, et ces résonnances m’accompagnent, me rendent plus ou moins autiste par manque de recul. Au bout d’une demi-heure, je vois de la berge l’extrémité ouest de l’étang. Maintenant j’en suis sûr: le gué est dépassé. Demi-tour.

L’amas de pierres est de nouveau devant moi, perplexe. Si ce n’est dans l’après, c’est surement dans l’avant. Sur la carte, un drôle de symbole est noté du mot « gemme ». L’amas de pierres serait-il un diamant brillant aux portes de l’étang? Je fais la moue et scrute plus au sud ce qui pourrait être un gué jusqu’à finalement trouver la configuration de pierres la plus acceptable, et c’est beaucoup dire car les pierres sont pour la plupart sous la surface de l’eau. Mes godasses sont bien trempées mais elles peuvent l’être encore plus. Essayons donc de traverser.

Mon premier trek en Ariège a été une somme d’erreurs dont la plus importante aurait pu me coûter la vie. Il pleuvait fréquemment, et ce n’était pas des petites pluies normandes. Mon sac pesait trente cinq kilogrammes car j’avais confondu pour cette première randonnée la capacité et le poids. Avant d’arriver à la frontière espagnole, je délirais à moitié en me prenant pour Moïse traversant le Sinaï, sous l’emprise de douleurs aiguës aux genoux, de la fatigue de plusieurs jours et des déluges dont je n’aurais jamais cru l’Ariège capable. Le balisage était correct. Mais en arrivant à un torrent, je restais perplexe car les deux marques rouges de part et d’autre m’obligeaient à envisager de le traverser, sous la pluie diluvienne. J’ai tenté le passage sur une large pierre plate et couverte d’algues. Je les vois encore, ces filaments marron clair frétillant d’un air innofensif, l’air de rien, dans le courant. J’ai posé le premier pied puis d’un coup de rein, j’ai lancé le second pied emmenant le corps pour tenir en équilibre sur la dite pierre. Dessous: quatre mètres de chute libre, et des rochers noyés d’eau. La sangle était restée accrochée ce qui est une grossière erreur car il faut pouvoir s’en détacher sans tarder en cas d’accident. Les algues rendaient la pierre des plus glissante et sous l’impulsion du courant, mes chaussures glissaient centimètre par centimètre, et s’acheminaient inexorablement vers la fin. Il s’est présenté deux options: attraper une branche morte ou se retenir à une pierre aux arêtes acérées. J’ai tendu la main vers la branche qui m’offrit le répit de quelques centimètres avant de lacher prise, s’arrachant à la rivière. Je me suis replié sur la pierre d’apparence coupante. La pierre de la dernière chance tînt bon: d’un second coup de rein, je me jetais par dessus tombant dans un trou d’eau d’un bon mètre de profondeur, mouillant jusqu’au haut du sac. J’appris ce jour qu’un des dangers les pires d’un trek sont les algues, les mousses et la boue recouvrant les pierres.
En traversant le gué, le premier gué de l’île de Senja, je me rappelle celui du torrent de l’Ariège. Le gué est difficile sans les sandales et j’utilise les bâtons pour m’aider à sauter en longueur certaines pierres tel un échassier. A chaque pierre visée, j’imagine qu’elle se déboîte sous le pied et un plan de secours est toujours prêt. Je gratte la mousse de mes bâtons par avance si besoin. Sur le dernier mouvement, en l’absence de pierre, je plonge pied après l’autre dans l’eau au plus vite pour ne pas laisser l’eau pénétrer les chaussures et ainsi je passe sur la terre ferme. La pluie s’arrête immédiatement. Au dessus des montagnes cerclant l’étang, le ciel se découvre en une brassée d’or, laissant deviner le soleil. A quelques dix mètres, une table et un banc en bois, au croisement de chemins couverts de troncs et d’autres déchets d’orage. Il est minuit et je suis fourbu.


En contrebas près des rives de l’étang, une petite cabane en bois s’ouvre sur l’eau dans laquelle miroitent les montagnes du soir. A mes pieds, une canne à pêche abandonnée. Elle est constituée d’une branche tordue et d’une bobine de nylon de mauvaise facture. La bobine est traversée d’un bout de bois faisant office de levier. Le fil s’enroule autour de la bobine pour venir s’accrocher au bout de la branche. La branche est peinte d’un sombre rouge, et la bobine est d’un vert psychédélique. L’ensemble me fait penser à un jeu d’enfant, à un enfant, ici peut-être, un enfant ayant laissé tomber sa canne à pêche lorsqu’il m’entendit approcher. Je le cherche bêtement, presque à vouloir l’appeler avant de me rendre compte du surréalisme de la situation. Il est minuit: un enfant ne peut être dans ce lieu perdu. La surface de l’eau est morte, les oiseaux sont silencieux depuis l’arrêt de la pluie. Ce soir là, je ne suis pas allé vérifier l’intérieur de la cabane: il sera toujours temps de le faire demain. En fait, pour tout dire, j’avoue m’être imaginé des zombies et autres monstres aquatiques sortant des eaux troubles. Légendes urbaines, mauvais films américains, j’étais vraiment fatigué et heureusement, peu enclin à m’engager dans des angoisses et des peurs solitaires. Je plante la tente lentement, mange un repas lyophilisé et dors dans le duvet, foutu, fourbu. La guerre contre l’humidité commence: chaussettes et pantalon en toile sont pendus aux élastiques intérieurs de la tente, le coupe-vent est posé sous ceux de l’abside, tandis que les chaussures sèchent à l’envers à même le sol.
Ile de Senja: sur les sommets
Au petit matin, les gouttelettes de rosée perlent de l’intérieur de la toile: ce sont les reliquats des vapeurs de thé de la veille que le froid a condensé durant la nuit. Quelques mouvements, la toile tremble et les gouttelettes tombent un peu partout .. la guerre de l’humidité continue. L’herbe est tout aussi mouillée, autant que les chaussures et le coupe-vent: rien n’a vraiment séché. En repartant, je jette un coup d’oeil à l’intérieur de la cabane. J’y trouve le cadavre d’un enfant en décomposition. Non je rigole. La cabane est un musée aux objets oubliés: une barque pourrissante et des vieilles chemises déchirées accrochées à des cintres de fortune entre deux poutres. Je ressens les vibrations étranges de ce lieu et préfère ne pas m’attarder.

L’éphémère sentier disparait rapidement dans une forêt de bois tordus. La rive du lac s’ouvre largement en une plage de galets que j’emprunte. Cette fois je ne cherche plus à suivre ce chemin qui n’existe plus vraiment et préfère suivre ce que la nature offre: rivières, lacs, et reliefs seront mes seules orientations. J’enregistre les points GPS tous les quarts d’heure pour revenir en arrière le cas échéant.



Parfois je coupe trop vite ou trop tard, parfois une pente à pic cachée par des fougères s’étend sur une centaine de mètres et m’élève loin de mon trajet, parfois la tourbe reprend ses droits et m’entraine de touffe d’herbe en touffe d’herbe vers une terre plus stable, mais rarement dans la bonne direction. Parfois ce sont de grosses pierres qu’une avancée de montagne a jeté en travers de la rive d’un lac, qu’il me faut franchir vaille que vaille … ce sont souvent des allers et retours. Durant plusieurs heures, ces différents paysages se répètant, ils n’en sont que plus exténuants mais l’ensemble reste suffisament joli pour quelques séances de photographie.


Suivant la carte je remonte ainsi quatre lacs se déversant les uns dans les autres par des torrents d’une centaine de mètres de dénivelé. Nous sommes déjà en soirée, le soleil est fort, je transpire quand j’entends dans la dernière montée verdoyante une cloche sonner à vue, mais je ne vois rien. Cela m’était déjà arrivé dans les Alpes sans que je puisse me l’expliquer. En haut de la montée, une cuve s’ouvre sur un paysage de pierres et de petites mares raccordées par des ruisseaux. Le tout est entouré des premières névés que je vis sur l’île de Senja.

Le royaume des arbres et de la tourbe s’achève pour des paysages austères mais bien plus agréables à jalonner. Je ne sais si ce que je vois est en rapport au son de cloche mais sur les hauteurs de la cuve apparaissent deux élans, certainement une mère et son petit, suivis d’un mâle puis survient une deuxième famille. Discrètement, je sors l’appareil mais ils sont loin et ils m’ont vu: c’est sans espoir. Ils se dirigent en trottant vers le son de cloche au bas de la vallée. Mais du coté opposé, je vois deux autres spécimens, séparés des autres par le petit torrent. Mon calcul est rapide: je peux leur tendre une embuscade photographique au gué. Nous évoluons tous trois le long de la rive d’abord lentement puis de plus en plus vite … ils ont compris! Un élan averti en vaut deux, et les deux, qui dit mieux, se mettent à galoper comme quatre et sautent le gué avant que je ne me positionne, rouge d’essouflemment. La photo sera minable.


Dans ce paysage de roche, à cette altitude, un marquage digne de ce nom prend enfin forme. Des amas de pierres forment une pyramide et sont marqués d’un trait ou d’un cercle de peinture rouge, donnant à l’ensemble un air de tombeau séculaire. Après deux jours de marche, je ne m’explique pas pourquoi le marquage apparait ainsi subitement si ce n’est par économie de la peinture que l’on garde pour les tronçons les plus dangereux en cas de brouillard ou de neige.
Les crêtes montent plus qu’elles ne descendent et le paysage devient magnifique, le plus beau de ce trek. Au sud s’étend les pentes des montagnes formant de multiples vallées creusées de forêts et sur l’horizon, un soupçon de mer. Les montagnes les plus lointaines s’élèvent en silhouettes déchiquetées et des larmes blanchies de neige. Les montagnes les plus proches ont l’aspect arrondi des vieux volcans aux rides usées par la pluie et le vent. Parfois il m’arrive de contempler une fleur et d’en compter le temps, un mois, une saison et puis un arbre, une année, une vie, d’en venir aux rivières d’un âge millénaire mais de telles géologies dépassent mon entendement. Je ne puis plus compter qu’en éternité. Je ne me sens rien moins qu’un insecte mais bien crampé sur le sol, le vent me vire à l’unisson, en contemplation.

Tournant la tête au sud ouest, je perçois par delà la brume trois avancées de fjord se saignant en la mer dans ces deux beautés que sont les rivages verdoyants et le bleu sombre maritime. C’est beau!

Les crêtes sont parfois fracassées en lit de torrent desséché. Les névés sont encore petites mais déjà certaines m’offrent la nuance qu’est la frontière entre l’eau et la glace. Lorsque la lumière s’y prête, lorsqu’elle est du soir et se glisse sur l’horizon, le dégradé du blanc des névés et du bleu des étangs sont des diamants, et le sol en devient l’écrin formé des transparences de noir et de marron. Les effets de miroir que l’eau propose aux frontières dentelées de la neige fondante, et de l’ombre sur les fonds, sont un plaisir à photographier.

J’atteins bientôt les cinq cents mètres: la lassitude des jambes se fait sentir en glissades fréquentes et l’attention laisse à désirer. Devant: de larges pans de neige s’étendent sur les versants, ne laissant plus que quelques îlots de pierres survivre au ciel.
La prudence me dit de les aborder demain et je plante la tente sur une crête, coincée entre deux immenses monolithes couchés au sol sur leur longueur, dans l’axe perpendiculaire au vent. Sur les cotés, je dresse deux murets de pierre pour combler les ouvertures et s’opposer aux courants d’air. Je ne me suis jamais senti en une telle sécurité: loin des hommes et de leur violence, loin de toute forme animale, seul un changement radical du climat pourrait m’inquiéter, aussi improbable qu’une tempête de neige en plein mois août en France.


Ile de Senja: l’épuisement
Le réveil du matin se fait dans le silence et la lumière. Ce fut une de mes meilleures nuits, sans bruit de camping ou d’animal, sans l’humidité ambiante des rivières et des lacs, sans insecte ailé ou rampant, sans le vent battant la toile. Le ciel est ensoleillé, des nuages dérivent quelques photographies plus loin. Je sangle mon sac et m’embarque sur la voie de neige.


Traverser seul ces étendues de neige me donne l’impression de prendre un risque : par exemple tomber dans un trou qui n’existe pas ou rompre un éventuel pont de neige. Fausses inquiétudes? Je ne saurai jamais puisque j’écris en vie. Faisons confiance au balisage si d’une part et d’autre du passage, deux marques indiquent qu’une ligne droite traversée ne se brisera pas sous ses pas. Et s’il n’y pas de marque, faisons confiance simplement à l’idée d’être sur le bon chemin. Je m’enfonce parfois jusqu’aux genoux lorsque l’épaisseur de neige n’est guère épaisse. Passons … durant deux ou trois heures, ce ne sont plus que des langues de pierre perdues dans un océan de neige. Dans cette immense prairie blanche, à quelques trois cents mètres en dessous, un amas de tâches noires repose. Ce sont une trentaine d’élans dans la quiétude du blanc et loin de toute civilisation.
Contournant au point du col le mont Jienas, je ne perçois plus de marquage mais à cinquante mètres devant moi, le troupeau d’une vingtaine de rennes. Des rennes! Leurs hauts bois sont des mains tendues aux nuages: les ramures débutent dans un prolongement d’un demi-mètre. Leurs corps semblent tout de muscle. Certains sont dans l’expectative du vide de l’horizon, d’autres sortent de terre, enfouis dans la neige, et ceux couchés à même la neige la fouillent … mais qu’y cherchent-ils?
Ils ne m’ont ni vu, ni senti car le vent est contraire. Je dépose mon sac derrière un rocher près de la dernière balise, enregistre le point GPS, sors l’appareil photographique et m’approche sans brusquerie en essayant de me dissimuler au mieux derrière les reliefs. Un brouillard, un nuage, déferle sur la montagne, engloutit le troupeau de rennes, et enrobe ma présence. J’avance allégrement en invisible erreur dans ce rêve blanc. La vague passe et les silhouettes immergent dans un creux si proche, dans un entrelac de brume que je souhaiterais éternel. Cet instant est le lieu du « rendez-vous », le plus beau que me laissera l’île de Senja. Je ne bouge plus, de peur qu’ils ne prennent peur. Lentement, les premiers se mettent en mouvement et suivent les suivants et les derniers en file indemne défilent en régnant. Ils s’alignent pas à pas à vingt mètres en amont, emportés par l’horizon du versant et d’une nouvelle vague nuageuse trainant de leurs pas ne reste que l’écume dans le blanc sillage de la transhumance.

De nouveau invisible, je reviens à coup de GPS vers mon sac. Durant trente minutes, je parcours le sol recherchant un tas de pierres descendant vers le nord. Des tas de pierres, j’en vois s’orientant vers le sommet mais d’après la carte, ce ne peut être cela. Je descends plus bas sur la gauche mais ces tas de pierres ne sont pas oeuvre d’homme. Dans le nuage, il se met à pleuvoir: la pluie est-elle sans gravité? Sur la droite, nul tas de pierres, mais une roche abrupte et noire, dangereuse. Et sous mes pieds, la pente neigeuse tout aussi abrupte s’effondre dans l’éblouissement confondu de la neige et de la brume, tous deux aveugles de relief. Le chemin sur la carte indique cette pente sans marque aucune: tenté de la descendre, le tout est de ne pas partir en glissade, en écroulement d’avalanche. Marre d’attendre, de prospecter en tout sens depuis trente minutes dans ce nuage moite de pluie: je me lance tel un cabri jouant du poids dans la poudreuse. La neige me parait moins aléatoire que les pierres glissantes: ça se déroule dans le bon sens.
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Cette non hésitation porte ses fruits et au bout de deux cent mètres la brume s’éclaircit et la pente s’atténue, les pans de neige se brisent, la terre et le vert reprennent peu à peu les rennes du pouvoir. Je retrouve une marque, un tas de pierres sur un bout de crête à droite. La pluie est de pire en pire car l’épaisseur du nuage s’épaissit, déversant ses mètres cumulés en gouttes se poussant l’une l’autre et je descends ainsi sous l’élan diluvien la montagne jusqu’à la route huit cent soixante et les brumes du lac Bumannsvatnet.

Dans ce cauchemar mouillé j’entends, je vois presque les automobiles qui jamais ne s’arrêteront, préférant s’engager dans le long tunnel avant de retrouver la mer. L’eau est à son comble et je me réfugie sous le portique d’une cabane laissée à l’abandon par les travaux publics locaux. Une odeur de pisse règne sous les planchers: le doux signe du retour à la civilisation. Petite pause séchage, saucisson sec et je repars le long de la grande route pour rejoindre les hauteurs et les étendues d’eau solitaire du Langdalsvatnet, cette eau morte d’être tombées que scrutent la foule des pierres rêveuses de voler.


Le soleil revient mais n’insiste guère et la journée s’étend ainsi entre des lacs et des bouts de sentier, rappelant les paysages pyrénéens: chemins de pierre en sous bassement des crêtes cassées par les rides érodées des montagnes, chemin virtuel des forêts luxuriantes dont seule la pente dresse une direction, chemin n’ayant de cesse de traverser une rivière de zigzag et des vagues.



Ainsi faisant, je descends la vallée de Tromdalen sous une pluie de nouveau incessante dans cet éternel yoyo qu’elle se joue d’avec le soleil. Il est plus de vingt et une heure, je suis vidé et marche toujours en aveugle, à l’instinct des reliefs. Coupant à travers une forêt de troncs d’arbre déchiquetés par quelque tempête, je m’écroule en apercevant de très loin les premières habitations, des toitures rouges coincées entre le bleu céleste et le vert des cimes, je m’écroule dans la tourbe, le nez dans une touffe de fleurs blanches.

Il me reste à traverser ces champs de petite boue sans perdre les marques rouges qui peu à peu réapparaissent à l’orée des bois. Les habitations surgissent aux abords d’un lac ou au haut d’une colline: je passe tel en fantôme devant ces résidences d’été abandonnées, ces havres de paix inhabités, si ce n’est par les barques et des réserves de bois. Il n’est pas temps de rentrer.
A cet instant, j’évalue la route huit cent soixante à à peine deux ou trois kilomètres. La fatigue est à son comble, et sujet à cette fatigue, j’en viens à commettre l’erreur de me perdre et de m’engager sur un hors sentier dangereux. L’évidence est de descendre cette ligne forestière qui peu à peu se change en enfer vert: les fougères sont denses et me dépassent d’une large tête, le sol est jonché de troncs d’arbre pourris, craquant sous mes pas, qui glissent parfois et la pente devient si forte que tout simplement, elle me fait peur. Au bout de cinq cent mètres pendant lesquels je m’épuise à rester dans un équilibre précaire, je préfère remonter dans une autre direction. Je suis presque allongé sur la pente, me hissant à la force des mains, le sac de vingt kilos toujours sur le dos, les bâtons me genant plus qu’ils ne m’aident. Un oiseau dans les airs s’écrie sur ma présence ce qui n’est pas pour me rassurer. Le plus difficile n’est pas la fatigue physique mais la fatigue mentale, cette petite voix qui s’insinue et se propose de rester ici, de dormir à même le sol, et sans le dire, de mourir cette nuit. Heureusement, cette voix, ces secondes en ses pensées, ces délires et idées incongrues sont d’une nature multiple, et le désespoir s’alternant en espoir, ce dernier est autant de pas vers la victoire: sortir de cet enfer végétal, retrouver un chemin honnête dont je me sentirai dépositaire à travers ce témoignage. Autant dire qu’en sortant de cette forêt précipice, je m’écroule de nouveau sur le sol pour récupérer et réfléchir. La route est quelque part par là-bas, cinq cent mètres plus bas, derrière cette forêt, et aucun chemin en vue. Je reprends depuis le début avec le GPS, cherche cette foutue marque et ne la trouve décidemment pas. A force de scruter le relief, et d’un profond ras le bol, je descends par un autre coté, sur la gauche, au hasard. Traversant une étendue d’herbe cramoisie, le cri de l’oiseau retentit de nouveau, déchirant le ciel et mon coeur panique. Il tournoie autour de moi, moi qui me sens proie. Je ne me rappelle plus si les oiseaux se cachent pour se nourrir mais celui-là ne semble pas s’inquiéter de ma présence, d’autant que je le vois fondre sur moi. Je n’en reviens pas et je crie de tout mon saoul, ma peur et cette panique, en jettant mes bras au ciel pour m’en protéger. L’insolent, d’une taille entre le faucon et l’aigle, repart dans les airs et s’en revient. Que va-t-il faire? Me déchirer le crâne ou m’arracher les yeux? Je mets instinctivement en place la technique de l’hélicoptère: je cours et crie de plus belle, et fait tournoyer mes bâtons comme deux pales, en guise de bouclier, et qui sait, pour mieux m’envoler, revenir en France.

Ainsi j’atteins l’orée du bois sain et sauf. Par la suite l’enfer continuera encore deux bonnes heures, avec un bain d’eau habillé en prime et ce fut totalement mort que je dormis cette nuit, bercé par le hurlement rauque d’une bestiole dont je ne saurai jamais s’il était volatile, mammifère ou … pseudo fantastique.

La dernière journée m’emménera du rivage de l’ouest au rivage de l’est. Je ne raconterai pas cette journée car elle fut à l’identique des autres: une longue, très longue bataille en forêt, le long d’un petit torrent accidenté, avec pour objectif de ne pas chuter dans son lit. La pluie était à n’en plus finir, jusqu’à devoir cuire et manger sous une bruine de solitude. Vers le milieu de journée, le chemin devint plus agréable, longeant de très beaux lacs et des forêts prises de poésie, mais la pluie et le retard ne me les firent guère apprécier – mon avion étant le lendemain, je ne pouvais prendre le risque de rester bloqué sur l’île – et je marchais en semi-course pour finir au plus vite le trek dont je l’avoue, je commençais à me fatiguer. L’épuisement latent était le plus fort et la beauté des paysages ne me touchait plus. Je n’étais ce jour attentif qu’à ma respiration pour oublier ma fatigue et je ne ressentais plus mes pieds que comme deux éponges insensibles. Parvenu au site de Lenvik, je retrouvais la route pour quelques quinze kilomètres de bitume au soleil et je campais sur les rives de l’océan après qu’une automobiliste m’ait gentiment accompagné au camping et je revins sur Tromsø le lendemain, et mon avion le surlendemain.
Et heureux comme un ange, je termine cette page blanche ..
